Ma récente lecture du Puits des Mémoires de Gabriel Katz m’a fait réfléchir aux enjeux du narrateur multiple et à ses dérives. Je les livre ici en espérant que cet article vous serve à en déjouer les pièges.

Ceux qui me suivent de façon régulière commencent à savoir que je suis une adepte des audiolivres et que le service Audible (d’Amazon) me ravit. Je peux enfin lire et faire autre chose en même temps ! Pratique, car dans mon cas, mon temps libre est essentiellement dédié à mes proches, l’écriture de mes romans ou la mise à jour de ce blog. Cela laisse peu de temps pour la lecture ! Or, en écoutant un livre, on peut cuisiner, faire le ménage, prendre une douche… et plus besoin d’emporter le livre avec soi dans le métro !

J’ai donc plus « lu » en 6 mois avec Audible qu’en 3 ans sans ce service (non, mon article n’est pas sponsorisé par Amazon 😉). La dernière saga que j’ai achevée : Le Puits des Mémoires, de l’auteur français Gabriel Katz (éditions Scrineo).

Le Puits des Mémoires

Le synopsis :

Trois hommes se réveillent dans les débris d’un chariot pénitentiaire accidenté en pleine montagne. Aucun d’eux n’a le moindre souvenir de son nom, de son passé, ni de la raison pour laquelle il se retrouve là, en haillons, sur une terre inconnue et glacée. Sur leurs traces, une horde de guerriers venus de l’autre bout du monde met le royaume à feu et à sang pour les retrouver.

Fugitifs, mis à prix, impitoyablement traqués, ils vont devoir apprendre à travailler ensemble afin de découvrir la vérité, et survivre dans un monde où règnent violence, complots et magie noire.

Dans sa version audio, la saga est narrée par l’excellent Thierry Blanc, sans qui je n’aurais probablement pas terminé ma lecture. Thierry Blanc fait partie de ces narrateurs qui enrichissent le récit, qui ne se contentent pas de prêter une voix. Sa valeur ajoutée est immense.

Mon avis général :

En dépit de la dimension critique de mon article, j’ai terminé la trilogie. J’ai passé un bon moment à lire cette saga légère, pas prise de tête mais pas très profonde, avouons-le. Encore une fois, si Thierry Blanc n’avait pas rendu l’écoute aussi vivante, je ne serais pas allée jusqu’au bout. J’ai mis 3/5 étoiles sur Amazon.

J’ai choisi de développer la question du narrateur, qui est à mon sens l’une des plus grosses failles de ce récit, mais parmi les autres défauts que je lui trouve, j’aimerais signaler également :

  1. L’absence de tout personnage féminin intéressant : Oranie est une tentative mais tombe dans le cliché de la petite grassouillette qui compense par un caractère bien trempé, tandis que Nora tombe dans celui de l’espionne un peu « badass » qui aimerait bien se taper Nils dès le premier soir car après tout les femmes indépendantes aiment ça ;
  2. Le fait que les personnages féminins soient tous décrits en premier lieu à travers leurs seins et leurs fesses, ou alors déclarés grosses et moches (une lessiveuse est tout de même décrite comme une « grosse vache », comme ça, gratos…) ;
  3. Le caractère franchement prévisible de certains retournements de situation ;
  4. Et d’ailleurs côté prévisibilité, on distingue vite certains schémas récurrents : une nouvelle femme = une relation sexuelle ou une garce, un nouveau personnage mineur = une mort quasi assurée, etc.
  5. Le manque de cohérence de certains choix que font les personnages ;
  6. Le nœud du complot est somme toute pas très original.

Parmi les éléments que j’ai appréciés :

  1. L’humour : ce n’est pas souvent qu’un récit me tire autre chose qu’un sourire lors de pointes d’humour, or là j’ai pouffé plusieurs fois ;
  2. La franche camaraderie des trois fugitifs ;
  3. Le style de l’auteur : simple mais pas simplet, l’écriture est fluide et naturelle.

Piège #1 : Un narrateur partout… et nulle part ?

Gabriel Katz a fait le choix d’alterner les narrateurs, et pas seulement entre les trois personnages principaux. On accède certes aux points de vue de Nils, Karib et Olen, nos trois fugitifs, mais à leurs récits se mêlent ceux de quelques personnages secondaires récurrents et de personnages carrément mineurs qu’on ne voit qu’une fois et qui, généralement, se font croquer par un chien démoniaque / transpercer par une épée / brûler vif à la fin du chapitre qui les concerne. On comprend très vite que lorsque le narrateur nous présente un quidam dont on n’avait jamais entendu parler, la probabilité est forte qu’il rencontre un sort funeste d’ici quelques pages.

Ma première conclusion, dès la fin du tome 1 : les trois fugitifs ont un sacré potentiel narratif, mais j’ai trouvé que l’auteur ne l’avait pas suffisamment saisi, y préférant le point de vue de personnages anecdotiques qui m’ont empêchée de m’attacher à Nils, Karib et Olen. On ne passe pas assez de temps auprès de ces trois fugitifs, ou du moins, individuellement. Du coup, on les côtoie en surface, on s’attache moins qu’on ne l’aurait pu.

Piège #1 : disperser les narrateurs peut affaiblir la relation du lecteur aux personnages.

Piège #2 : Points de vue multiples : gare à la solution de facilité

En lisant Le Puits des Mémoires, j’ai parfois eu l’impression qu’il était tout bonnement plus simple pour l’auteur de nous livrer certaines informations par le biais de personnages secondaires, comme si cela lui évitait d’avoir à trop se creuser la tête. Passer par les personnages secondaires permet d’aller plus vite, de ne pas s’interroger sur comment les personnages principaux l’apprennent, comment ils réagissent, le degré de détails qu’ils obtiennent…

Un exemple frappant : les 3 héros sont amnésiques et cherchent très vite à comprendre pourquoi ils sont traqués. C’est l’une des questions essentielles auxquelles le premier tome doit apporter une réponse. Or, le lecteur découvre la vérité à travers les yeux d’un inconnu qui, lui aussi, passera l’arme à gauche sous peu. La découverte est donc totalement dénuée d’émotion pour nous, et en plus, on ignore comment les héros ont réagi en l’apprenant à leur tour. Dommage.

Un autre exemple : quelque part dans la saga, on tente d’empoisonner les trois fugitifs. Ce serait l’occasion de renforcer le mystère : qui est derrière ces tentatives d’assassinat, bon sang ? Or, le lecteur le sait déjà, il le sait avant même que les tentatives aient lieu, puisqu’on rend visite au marchand de poison en compagnie du coupable. Donc en réalité, on sait tout beaucoup trop vite et quand Karib, Olen et Nils se posent la question du « qui ? », nous, on s’en fiche pas mal.

Piège #2 : les points de vue multiples facilitent la narration mais attention à ne pas trop en dire trop vite, sous peine de dénuer le récit de son suspens, de son mystère.

Piège #3 : Le point de vue de personnages qui n’ont rien de plus à nous apporter

Je me suis demandé, parfois, ce qu’apportaient certains passages. Ce qu’ils apportaient de plus que ce que l’auteur aurait pu nous montrer à travers les yeux des héros, je m’entends, mais on en revient peut-être à la notion de facilité que j’évoquais plus haut. Il était sûrement plus simple de nous montrer la cruauté d’un personnage à travers les yeux de quelqu’un qui allait lui rendre visite que de nous suggérer cette cruauté par des témoignages que les trois fugitifs auraient entendus ou par un autre moyen.

J’ai aussi l’impression que certains passages étaient supposés me faire apprécier des personnes tels qu’Oranie, mais dans mon cas ça n’a pas fonctionné.

Piège #3 : attention à savoir pourquoi on opte pour le regard d’un personnage plutôt qu’un autre. Quelle est la valeur ajoutée de ce changement de point de vue ?

Ce que j’en conclus

Quand c’est bien fait, alterner différents points de vue est une richesse et permet de donner du relief à une ribambelle de personnages qui ont tous quelque chose d’intéressant à dire ou à montrer.

En revanche, j’avais déjà éprouvé dans ma toute première mouture de mon projet d’écriture actuel (ma nouvelle saga Nosferatus) que ce mode de narration n’est pas donné à tout le monde ni adapté à tous les récits. En tant qu’auteure, j’avais l’impression de moins bien connaître mes personnages, de moins les aimer, aussi.

L’enjeu principal reste de bien savoir pourquoi on choisit d’alterner les points de vue. Pour le Puits des Mémoires, j’aurais préféré un récit resserré autour des trois compères. Il y avait d’autres façons de nous mener vers les révélations ou de nous faire passer du temps auprès d’un personnage secondaire, que de nous balader d’un point de vue à l’autre. A mon sens, ce choix narratif a desservi le récit.

Vous êtes-vous déjà retrouvés dans cette situation, vous auteurs, ou lecteurs ?

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